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Comment sauvegarder les vieux ksours du Sud algérien ?

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Yasmine Terki est architecte. Elle est directrice du Capterre, le Centre algérien du patrimoine culturel bâti en terre de Timimoun (Adrar), créé en février 2012. Elle est également commissaire de ArchiTerre, le Festival international de promotion des architectures de terre. Elle revient sur la problématique de la sauvegarde, de la restauration et de la revitalisation des vieux ksours du Sud du pays.

L’Algérie n’a pas encore, en nombre suffisant, les architectes spécialisés en patrimoine. Quelle est la raison de ce manque largement constaté aujourd’hui?

Comme partout dans le monde, on ne forme en Algérie les architectes et les ingénieurs qu’à l’utilisation des matériaux industriels. Quand ils finissent leurs études, ils sont incapables de travailler dans des sites qui emploient des matériaux locaux comme la terre, la pierre et le bois. Ils ne connaissent absolument rien à ces matériaux. Donc, ils sont dans l’incapacité totale de pouvoir agir sur le patrimoine. C’est la triste réalité. Il faudrait faire en sorte d’intégrer une partie des cours sur les matériaux locaux dans toutes les formations de base des architectes et des ingénieurs. C’est ce que nous faisons dans le cadre du Festival ArchiTerre. Chaque année, on faisait venir des étudiants en architecture et en génie civil de toutes les universités du pays avec un enseignant de chaque département pour les sensibiliser et leur donner envie d’aller acquérir des compétences plus pointues sur les matériaux locaux. Mais déjà, on leur fait réaliser que ces matériaux existent et que, eux, en tant qu’architectes ayant potentiellement une responsabilité sur la question patrimoniale, doivent acquérir des compétences minimales sur l’utilisation de ces matériaux.

Les vieux ksours de Taghit et de Beni Abbes, dans la région de la Saoura, dans le sud-ouest algérien, sont dans un état catastrophique. Comment expliquer cette situation ?

Un ksar abandonné et déserté par la population est nécessairement voué à la ruine. J’évoque souvent dans mes conférences le cas de Beni Abbes pour dire que la moitié de ce ksar a été réhabilitée par les moyens de l’État. On n’a pas demandé aux propriétaires de payer cette réhabilitation. Il s’est produit quoi après ? Et bien, le ksar est resté vide. Cela raconte quoi ? Il est inutile de mettre la charrue avant les bœufs. Les populations ne veulent pas habiter aujourd’hui dans des maisons construites en matériaux locaux parce que l’image de ces matériaux a été totalement dévalorisée dans leur esprit. Donc, avant de commencer de réhabiliter les édifices, il faut réhabiliter l’image des matériaux locaux dans l’esprit des gens. C’est ce que nous essayons de faire au Capterre de Timimoun.

L’idéal serait peut-être que les gens restent dans les vieux ksours…

Un édifice désert est, d’une manière ou d’une autre, condamné à la disparition. L’unique moyen de conserver notre patrimoine, c’est de maintenir les populations dans les ksours. Le problème est qu’on a tout fait pour sortir ces populations des ksours. On leur fait croire que pour accéder au confort moderne, c’est-à-dire à l’eau, à l’électricité et à toutes les installations, il faut vivre dans des villes nouvelles bâties à côté de ces ksours. Aujourd’hui, je me trouve dans une situation telle que je préfère, moi en tant que spécialiste du patrimoine, un ksar désert qu’un ksar habité. Cela paraît paradoxal, mais je m’explique : parce que les ksours déserts, malgré tout, auront une durée de vie longue, le temps faisant son effet très lentement sur le bâti alors qu’au niveau des ksours habités, la catastrophe est rapide. C’est une fulgurance effrayante.

Pourquoi ?

Il n’y a qu’à citer l’exemple du ksar de Timimoun, resté essentiellement habité. Un véritable massacre. La majorité des maisons ont été détruites pour être remplacées par 40 mètre carrés en parpaing. C’est dramatique. Le paradoxe est que les ksour disparaissent d’une manière définitive lorsque les populations y habitent encore. Les propriétaires interviennent pour construire de nouvelles maisons, des horreurs en béton en fait, au nom du confort moderne. Les gens ne comprennent pas qu’ils peuvent introduire ce confort dans des maisons en terre.

Et comment faire justement pour changer cette mentalité ?

C’est une travail de longue haleine, d’une à deux générations minimum. À la création du Capterre, nous en étions conscients. On a mis deux générations pour dévaloriser l’image des matériaux locaux, la terre surtout, dans l’esprit des gens. On mettra autant de temps pour réhabiliter cette image et changer cette vision. Le problème est économique aussi. Si on arrive à faire comprendre aux gens qu’ils ont quelque chose à gagner sur le plan économique à maintenir les maisons en terre, ils le feront au-delà de la question culturelle et identitaire.

Aujourd’hui, si les gens avaient à payer l’électricité dans le Sud du pays au prix réel, je peux vous assurer que plus personne ne détruirait une maison en terre pour construire une maison en béton. Il est connu qu’une maison en béton est ultra énergivore, impossible à climatiser ou à chauffer, si on devait payer les factures de consommation électrique au prix réel. Les choses étant ce qu’elles sont, les gens ne sont pas encore conscients de l’apport que pourrait avoir pour eux une maison traditionnelle en terre.

Qu’en est-il du tourisme et de son apport ?

Le tourisme reste la manne financière majeure pour l’Algérie de demain. Il faut être conscient de cela. Si on avait développé le tourisme culturel, ces centres historiques (les ksours) auraient acquis une valeur économique très importante. Malheureusement, ce n’est pas encore le cas chez nous.

Quelles sont les actions menées actuellement par le Capterre de Timimoun ?

Nous assurons actuellement, depuis octobre 2017, une formation théorique et pratique importante pour l’équipe même du Capterre pour acquérir les compétences nécessaires aux fins de pouvoir prendre en charge au mieux les missions du centre. Nous avons un projet de partenariat institutionnel avec le Centre mondial de la construction en terre de l’École d’architecture de Grenoble (France), CraTerre. C’est un projet sur trois ans. Nous avons initié cette année deux ateliers d’initiation des enfants aux questions de la préservation du patrimoine et aux avantages de l’habitat bâti en terre. Ces deux ateliers se tiennent tous les mardis après-midi dans le ksar de Timimoun. Nous recevons 45 enfants des écoles primaires de la ville.

À côté de cela, nous avons également une formation d’initiation à la sculpture murale sur argile qui est une spécificité du Gourara. Cette formation se tient tout le dernier dimanche du mois Nous recevons des jeunes et des moins jeunes qui viennent de tout le pays pour être initiés à cette technique de décoration murale.

Vos équipes interviennent-elles sur le patrimoine, sur le terrain ?

Ce n’est pas notre rôle. Le CapTerre a été créé pour faire la promotion des architectures de terre et de travailler sur la réhabilitation de l’image du matériau terre. Tant qu’on n’aura pas revalorisé cette image dans l’esprit des gens, on aura aucune chance de préserver notre patrimoine.

Le festival Architerre, c’est pour quand ?

Nous n’avons malheureusement pas de financement. J’ai commencé à travailler mais rien n’est gagné encore. Nous allons essayer d’organiser une micro-édition dans le cadre du salon Batimatec (Salon international du bâtiment, des matériaux de construction et des travaux publics), prévu en avril 2018. En attendant des jours meilleurs ! Nous n’avons pas de budget. Et, il est très compliqué d’avoir des sponsors. La culture du sponsoring n’existe pas encore chez nous surtout pour les activités culturelles. Si tout marche bien, ArchiTerre aura du 22 au 26 avril 2018 à Alger.

Le débat sur la revitalisation et sur le plan de sauvegarde de la Casbah d’Alger est relancé. Que faut-il faire pour sauver la Citadelle ?

Le seul moyen de sauvegarder notre patrimoine, c’est de préserver la valeur d’usage. S’il n’est plus utilisé, il périt. Donc, l’unique moyen est de maintenir la population à l’intérieur de la Casbah. Elle seule peut lui donner vie. Il y a des expériences probantes partout dans le monde sur l’utilisation du patrimoine à des fins touristiques, ça fonctionne très bien.

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